Le Code de la créativité de Marcus du Sautoy

Né en 1965 à Londres, Marcus du Sautoy est professeur de mathématiques à l’université d’Oxford. Il anime également une émission de radio sur la BBC 4 et collabore régulièrement au Times et au Guardian. 

Grand amateur de musique, il pratique le piano et le trombone. Cette passion est d’ailleurs à l’origine de son premier livre intitulé « La Symphonie des nombres premiers » (« The Music of the primes ») sorti en 2003. « Le Code de la créativité » est le cinquième livre de l’auteur publié aux éditions Héloïse d’Ormesson.

Formidable défi, l’intelligence artificielle nous montre quotidiennement que certaines tâches sont aussi bien, voire mieux, réalisées par des machines. Traversant une crise existentielle, l’auteur s’est demandé, face aux nouveaux développements de l’IA, si l’homme pourra encore exercer le métier de mathématicien dans les prochaines décennies. Néanmoins, les mathématiques ne se résument pas aux nombres et à la logique mais représentent également un terrain extrêmement créatif où la beauté et l’esthétique jouent un rôle prépondérant.

Cette réflexion marque le début d’un voyage unique et passionnant au cœur de l’IA sous un angle inédit : celui des arts et de la créativité. Les questions posées tout au long de l’ouvrage sont plus intéressantes les unes que les autres : Les machines peuvent-elles être créatives ? Que veut dire être créatif ? Dans quelle mesure notre réaction émotionnelle à une œuvre d’art est-elle un produit de notre cerveau qui réagit à la structure et au motif ? 

Au fil de cet essai, Marcus du Sautoy nous présente les codes et autres règles mathématiques qui sous-tendent les algorithmes et contrôlent la vie moderne. Pour ce professeur, il est, en effet, inconcevable de parler de l’apprentissage artificiel ou automatique sans en comprendre ses mécanismes (dans le cas contraire, le lecteur risquerait de se faire « chahuter par les machines » !). Cependant, même si ce livre est régi par les algorithmes, il est parfaitement accessible et loin d’être indigeste.

L’écrivain est brillant lorsqu’il lie ses explications scientifiques aux divertissements, à l’art et à la culture. Ainsi, le classement d’un volume important de données, élément clé de l’apprentissage automatique, est présenté à l’aide du système de notation des films sur Netflix. Cette démonstration permet notamment de mettre en lumière que le code informatique identifie des caractéristiques qui guident nos choix, dont nous avons l’intuition mais que nous ne parvenons pas à exprimer clairement. Le chapitre sur la peinture, avec la résurrection de Rembrandt, est étonnant. La peinture appliquée sur toile donne une topographie particulière jouant un rôle primordial dans l’effet obtenu et la composition du tableau. Réalisé sur écran, l’art est limité à la toile numérique en deux dimensions et la qualité de la texture d’un tableau est donc souvent omise. La reconnaissance visuelle est l’occasion pour l’universitaire de parler de Google et, plus précisément, de DeepDream et son idée géniale d’inverser le processus afin de découvrir comment ces algorithmes voient le monde.

Durant cette expédition, le lecteur apprend le son des mathématiques à l’aide de la musique et du premier codeur musical. Il est invité à écrire des chansons grâce notamment au Continuateur, le premier improvisateur de jazz sur ordinateur. Il est aussi candidat du jeu télévisé de culture générale « Jeopardy » ou l’auteur du prochain tome d’Harry Potter grâce à Botnik.

Avec cet essai dense, riche et fouillé, Marcus du Sautoy réussit à captiver tous les lecteurs, même les plus réfractaires aux mathématiques grâce à des exemples actuels savamment choisis et une grande maîtrise de son sujet. Cependant, l’écrivain n’apporte pas toutes les réponses aux diverses questions posées au fil de son ouvrage.

Pour aller plus loin : Marcus du Sautoy est le présentateur d’une série documentaire sur Netflix intitulée « The Code ». Celle-ci examine le code mathématique qui sous-tend les formes de vie sur Terre et dans l’univers.

(Cet article est également disponible sur le site du Suricate Magazine)

FBMU, unis pour la culture !

La crise sanitaire a un impact dévastateur pour les artistes mais également pour toutes les personnes qui travaillent dans le secteur de la culture. Souvent oubliés, ces professionnels doivent faire face à de nombreuses problématiques et défendre constamment leurs droits.

En avril 2020, les agences de booking et de management musical basées en Fédération Wallonie-Bruxelles se sont réunies afin de créer la FBMU (Fédération des Bookers et Managers Uni.e.s). Celle-ci a pour but de représenter ses membres et leurs métiers auprès des instances politiques et du secteur culturel.

Pour mieux comprendre les fondements, valeurs et répercussions de cette initiative importante et nécessaire, nous avons donné la parole à trois membres de la FBMU :

  • Ingrid Bezikofer : manager d’artistes, elle a fondé Feral ART en 2018. Ses artistes ont comme point commun de chanter en français dans des styles différents mais partagent tous un esprit très « roots », sauvage.
  • Paméla Malempré : travaille pour Aubergine Artist Management depuis 3 ans. Agence principalement active dans le milieu du jazz au sens large, elle représente aussi bien des artistes établis que des jeunes talents.
  • Stan Bourguignon : musicien et booker auprès de Chouette asbl. Collectif d’artistes créé en 2011, cette asbl regroupe plus de 40 musiciens et 10 groupes réunis autour d’une passion commune pour la musique qui se partage au plus proche du public.

Pourquoi les agences de booking et de management sont-elles un relais indispensable entre les artistes et les diffuseurs/organisateurs ?

Paméla Malempré (PM) : Le travail de l’artiste est avant tout de créer, d’imaginer des projets, d’explorer de nouvelles pistes, de collaborer avec d’autres artistes… Cela prend énormément de temps et d’énergie. Cependant, en plus de ce travail artistique, il y a tout un volet indispensable qui consiste à promouvoir et diffuser la réalisation. Cela passe notamment par les médias, les lieux et plateformes de diffusion (salles d’exposition, salles de concert ou de théâtre, diffusion digitale, labels…). Cette diffusion et cette médiatisation demandent un énorme travail de construction de réseau et de connaissance du secteur concerné.

Les agences de management offrent à l’artiste un encadrement complet de sa carrière, ce qui implique un grand nombre de partenaires et donc de contrats à négocier, de décisions stratégiques à prendre… Par leurs expériences avec plusieurs artistes, les agences ont un regard éclairé sur ce qui bénéficie ou non à tel ou tel projet (en termes d’image, de promotion, de partenaires, de bookers, de labels, d’éditeurs…).

Les agences de booking ont un réseau de diffusion en général spécifique (selon le style et le territoire). Elles présentent ainsi leurs artistes aux salles adaptées, et établissent les catalogues d’artistes selon les mêmes critères. Le travail de management et de booking est complémentaire au côté artistique. Il représente d’autres compétences.

Ingrid Bezikofer (IB) : Les structures d’encadrement des artistes, de management ou de booking permettent de les accompagner tout au long de leur parcours professionnel. Elles offrent un regard extérieur sur les stratégies à entreprendre, proposent une organisation voire une méthodologie afin d’établir des relations et plans d’action cohérents de sorte que la musique créée rencontre son public. A partir de la création, et au-delà du talent des musiciens, un grand nombre de compétences sont nécessaires pour permettre à des œuvres culturelles d’atteindre la diffusion la plus large possible (qu’elle soit médiatique ou sur les scènes live). Les artistes, en s’entourant de managers et/ou bookers, peuvent se concentrer davantage sur les aspects créatifs, tout en déléguant les aspects qui relèvent plutôt de la gestion administrative, de la communication et de la stratégie à un entourage encadrant. La confiance au sein des équipes et la passion commune pour la musique créée par l’artiste sont au centre du travail, qui mène à la rencontre avec le public et à ce que l’artiste puisse vivre de son art.

Stan Bourguignon (SB) : Par leur travail et leur expérience, ces équipes contribuent à assurer les meilleures conditions possibles pour le déroulement d’un concert, tant pour les artistes que les diffuseurs. Le travail des agences consiste à faire en sorte que les besoins des différentes parties soient rencontrés, du début d’une négociation jusqu’à la facturation d’un concert réussi (conditions d’accueil, communication, production, etc.). Elles se montrent proactives et aident au développement des artistes qu’elles accompagnent. C’est un vecteur de professionnalisation de la filière live dans son ensemble.

Pouvez-vous présenter la FBMU et parler des raisons de sa création ?

SB : La FBMU a été créée dans un contexte de mobilisation du secteur culturel à la suite des mesures prises dans le cadre de la lutte contre le Covid. Nous avons été interpellés par nos collègues du CCMA (Comité de Concertation des Métiers des Musiques Actuelles) sur le fait qu’il n’existait pas d’espace de concertation entre les professionnels des métiers du booking et du management, et dès lors pas d’interlocuteur pour représenter les réalités propres à ces métiers. Sur base d’une invitation, la plus large possible, à nos collègues, une cinquantaine d’agences se sont rapidement mobilisées autour de l’idée de la création de la FBMU.

PM : La FBMU s’est créée alors que les fédérations existantes se rassemblaient pour trouver des solutions lorsque est apparue la crise du Covid, dès mars 2020. Nous ne pouvions pas ne pas en être, et cela a été l’occasion d’enfin se fédérer et de représenter à la fois les agences de booking et celles de management, en sachant que beaucoup d’agences ont en réalité ces deux casquettes, surtout dans le développement.

IB : La FBMU a donc été créée pour étudier les problématiques liées aux différents métiers et secteurs représentés. Elle apporte une nouvelle expertise ainsi que de nouveaux éclairages grâce aux expériences partagées et à la solidarité de ses membres.

(Les différents membres de la FBMU – septembre 2020)

Quels sont les principaux objectifs de cette création ?

IB : L’objectif de la fédération est clairement de faire entendre nos voix. En tant que managers et bookers, soit nous sommes invisibles dans le métier, soit nos métiers sont méconnus. Les bookers font un travail de prospection auprès des organisateurs et salles pour trouver des dates aux artistes. C’est un travail de longue haleine, de contacts, de réseaux. Ce long travail de fond mène à la reconnaissance d’une agence de booking et crée la confiance entre les agences et les salles pour placer les artistes. Il faut faire attention à ce que ça « matche » ; toutes les salles ou festivals ne programment pas tous les styles musicaux, il faut donc bien cibler les demandes, négocier les contrats, etc. Pour les managers, c’est peut-être encore plus ardu. En tant que manager, on me demande souvent : « Donc vous trouvez des lieux de concert pour les artistes ? » Oui, je fais également du booking, mais un peu par défaut. Manager, c’est surtout encadrer les artistes, les accompagner dans leurs projets artistiques, les aider dans les démarches logistiques pour la création, la communication, les plans stratégiques accompagnant la sortie d’albums, établir des relations avec les autres métiers (attaché de presse, labels, booker…) afin de permettre au projet de tourner un maximum, d’être connu, et de faire vivre l’artiste. C’est véritablement un travail de fond qui commence bien avant les paillettes de la scène. La FBMU est réellement née d’une envie commune de faire reconnaître nos métiers, peut-être même les réhabiliter un peu et également de créer un espace où nous pouvons échanger entre professionnels faisant le même travail et donc s’entraider.

SB : Nous avons commencé par mener une enquête interne en mettant nos données en commun pour mieux définir les contours de nos métiers (volume d’emploi artistique et au sein des agences,  aspects du travail effectué, styles musicaux représentés, etc.). Nous avons constitué différents groupes de travail dans le but de mettre en place une communication, entamer une réflexion sur l’impact de notre secteur, créer des liens, garantir la circulation des informations…

PM : Notre première mission a été de définir nos métiers ensemble, de leur donner un périmètre concret et une valeur économique. Nous effectuons tant de choses, tant de tâches différentes sur une journée… Il était important de lister tout ça et de créer une définition qui corresponde à tout le monde, en tant que FBMU et en tant qu’agents. Ensuite, nous voulons valoriser notre travail. Nous œuvrons dans l’ombre, et peu de personnes en dehors du secteur artistique connaissent vraiment nos réalités et nos missions. Nous voulons être intégrés dans les discussions qui concernent le secteur musical et son avenir avec les autres fédérations de métiers. Mais aussi être un relais pour le monde politique, afin de faire comprendre notre travail et être reconnus comme indispensables pour notre secteur. Mais aussi sensibiliser les artistes à « l’à côté », c’est-à-dire le travail de management.

Actuellement, le secteur culturel est gravement touché par la crise. Comment vous êtes-vous adaptés face à cette situation ?

SB : Nos métiers et nos structures sont actuellement extrêmement fragilisés (environ 30 % du volume d’activités est seulement prévu en ce qui nous concerne, avec un salaire à assurer malgré tout). Il est trop tôt à ce stade pour dire que nous avons pu nous adapter. Nous avons axé notre travail sur plus d’administratif (suivi de toutes les demandes d’aide possibles pour les musiciens membres de l’asbl et pour l’asbl elle-même), et essayons en même temps d’anticiper sur des formules musicales plus légères techniquement en vue de prestations Covid-résilientes et en extérieur la saison prochaine, sur d’éventuels ponts à créer avec le monde de l’animation et de l’enseignement pour étendre les opportunités à plus long terme en cas d’érosion du secteur live (disparition à craindre d’un certain nombre de festivals et de lieux de diffusion).

PM : Postposer des concerts, en annuler d’autres, continuer de créer du contenu, prendre le temps de redéfinir les objectifs de chaque projet, remplir des formulaires de soutien, essayer de garder le moral et voir plus loin dans le temps, mettre en place de nouvelles tournées et de nouvelles stratégies, de nouvelles collaborations, se recentrer sur le marché local… Tout perdre à nouveau peut-être, mais là encore, voir plus loin, continuer de créer, d’imaginer la suite, rester visible…

IB : En effet, plus la crise dure, plus on s’enfonce et moins on a l’impression que les perspectives s’améliorent. Néanmoins, on s’adapte, on renforce notre travail administratif pour trouver des financements, notamment les aides proposées par les différents gouvernements. Feral ART a toujours représenté des artistes très « roots ». Pendant l’été, où il y a eu un petit répit durant la pandémie, certains artistes ont même plus tourné que les années précédentes, car les petits lieux, les associations culturelles, qui sont moins grandes mais plus résilientes, ont mis un point d’honneur à maintenir des événements, en extérieur et avec de légères modifications, permettant de se conformer aux mesures sanitaires en place. Et surtout, en tant que professionnels, on a vu une vraie mobilisation, les gens se parlent, se fédèrent, essaient de réfléchir ensemble à l’avenir. Et ça, c’est vraiment encourageant !

Comment pouvons-nous concrètement vous aider ainsi que les artistes ?

PM : Pour le monde musical, acheter les albums des artistes que vous appréciez et que vous voulez soutenir, partager leur musique, la faire découvrir à vos amis. Je crois profondément au bouche-à-oreille, et au plaisir de partager quelque chose qu’on aime. Quand les concerts reprendront, y aller ! Acheter une place et aller voir des shows ! Aller voir des spectacles, des expos…

SB : Offrir ou s’offrir de la musique, s’intéresser aux différentes scènes locales qui foisonnent de créativité, participer aux concerts dès que ce sera à nouveau possible, pourquoi pas même en organiser !

IB : Je suis d’accord avec mes collègues. Pour soutenir les artistes, il faut soutenir leur travail. Et comme chaque travail mérite salaire, c’est une bonne chose de mettre (parfois) la main au portefeuille pour acheter un album, des places de concert, du merchandising (t-shirts et autres mugs…) à l’effigie des groupes. La culture gratuite n’existe pas. Avec les plateformes et le streaming, on a l’impression que la culture ne coûte plus rien. Mais tout se paye, les grosses multinationales profitent des placements publicitaires et des données privées pour se rémunérer, ne laissant que des miettes aux artistes. Alors pour les soutenir, on peut aussi signer des pétitions pour une plus grande diffusion des artistes sur les ondes radio, contre les rémunérations injustes des plateformes, etc. Et aussi, partager avec vos amis, sur les réseaux sociaux (sic) mais surtout dans la vraie vie !

Où pouvons-nous suivre vos différentes actualités ainsi que celles de la FBMU ?

IB : Depuis peu, la FBMU a une page Facebook. Elle démarre lentement, mais nous comptons réellement en faire un lieu de relais pour nos activités. Il y a énormément de sujets qui sont discutés actuellement, entre les quotas radio, la place des femmes dans la musique, les nouveaux modèles plus durables du secteur, la réforme du statut d’artiste… On espère pouvoir informer sur ces enjeux via la page et toucher aussi bien les artistes que les autres professionnels du secteur.

PM : Pour la FBMU, nous avons un site Internet, mais il ne reprend pas encore notre actualité. Toutes les agences ont par contre des sites et pages Facebook présentant l’ensemble des activités de leurs artistes. Notre mission à la FBMU sera essentiellement du B to B, donc pour le moment, nous n’avons pas encore pris le temps de partager ce sur quoi nous travaillons. Nous faisons tout cela bénévolement, en plus de nos emplois déjà très accaparants. On aurait bien besoin d’un manager pour gérer cet aspect-là pour nous !

SB : Sur le site de la FBMU ainsi que sur Facebook et Instagram

Un grand merci à Paméla, Ingrid et Stan pour cet échange particulièrement intéressant et inspirant !

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La mer sans étoiles d’Erin Morgenstern

Née en 1978 dans le Massachusetts, Erin Morgenstern a étudié le théâtre et les arts graphiques au Smith College. Elle écrit principalement des romans de fantasy et peint à ses heures perdues. En 2012, elle a reçu le Prix Locus du meilleur premier roman pour son livre « Le Cirque des rêves » (The Night Circus).

 « La Mer sans Étoiles » retrace les aventures de Zachary Ezra Rawlins, étudiant en thèse. Dans la bibliothèque de son université, il est attiré par un volume relié d’un tissu couleur vin. La tranche ainsi que la couverture de ce livre sont muettes, un titre apparaît seulement à la première page « Doux chagrins ». Dans sa chambre universitaire, il commence la lecture de ce mystérieux ouvrage et découvre avec stupéfaction que des scènes de son enfance y sont décrites. Une véritable quête initiatique commence alors pour le héros.

« Zachary Ezra Rawlins fixe des yeux la version miniature des mêmes symboles qu’il a autrefois contemplés dans une ruelle derrière la boutique de sa mère et se demande comment, exactement, il est censé continuer une histoire dont il ignorait faire partie. »

Dotée d’une imagination extrêmement fertile et sans limite, Erin Morgenstern emmène le lecteur dans son univers poétique et très personnel. Destiné à un public adulte, ce conte est extrêmement dense et ne se dévoile pas entièrement à la première lecture. Il est constitué d’énigmes, de labyrinthes tortueux et de fils invisibles mais fondamentaux pour sa compréhension.

L’autrice parle directement à l’enfant qui sommeille encore en nous et fait appel à nos souvenirs grâce à de nombreuses références littéraires. L’écriture onirique ainsi que diverses mentions (chats, thés, cupcakes, …) font immédiatement penser à « Alice aux pays des merveilles ». Certaines richesses philosophiques nous rappellent « Le Petit Prince » d’Antoine de Saint-Exupéry. Mais, nous voyons aussi et surtout un hommage rendu à un célèbre sorcier et à sa créatrice, J. K. Rowling. Erin Morgenstern a, comme son illustre prédécesseure, créé un monde parallèle avec une précision extrême jusqu’au nom de famille du personnage principal (Rawlins). Chaque détail de cet univers particulier est pensé, ciselé et sculpté.

« La Mer sans Étoiles » offre également une analyse moderne sur les jeux vidéos et les nouvelles technologies de manière générale. De nombreuses comparaisons peuvent être effectuées avec le film « Ready Player One » de Steven Spielberg, grâce notamment aux réflexions et questionnements proposés sur un monde oscillant entre réel et virtuel.

Erin Morgenstern a écrit un conte intelligent, riche et dense qui peut paraître difficile d’accès au premier abord. Une fois apprivoisé, celui-ci nous dévoile un macrocosme original, mystérieux et très imagé. Une seconde lecture de ce roman peut être nécessaire et est même recommandée pour en extraire toutes les références et métaphores littéraires et cinématographiques.

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Léon Spilliaert d’Eva Bester

Journaliste, Eva Bester a travaillé, entre autres, pour France Culture, Arte et la revue Transfuge. Depuis 2013, sur France Inter, elle anime une émission de radio intitulée « Remèdes à la mélancolie » où elle recueille les confidences de ses invités ainsi que leurs remèdes contre le vague à l’âme. Son thème de prédilection ainsi que son « naturel sombre » lui ont valu le surnom de « Miss Spleen ».

Né à Ostende en 1881 et décédé à Bruxelles en 1946, Léon Spilliaert est l’un des plus célèbres peintres symbolistes belges. Son œuvre, riche et diversifiée, comprend des étendues vides inspirées du paysage ostendais ainsi que de nombreux autoportraits. Son art mélange différentes techniques comme l’encre de Chine, le crayon, le fusain, l’aquarelle, la craie ou la gouache par exemple. La simplification, le minimalisme, l’obscurité et la sensation d’isolement sont des facteurs récurrents et dominants chez l’artiste.

« Spilliaert et moi sommes frères de noir. Ce qui nous différencie, c’est qu’il a du talent, une œuvre et une moustache ». Eva Bester ressuscite Léon Spilliaert pour un hommage court, poétique et éminemment personnel. A chaque ligne, nous ressentons l’alchimie qui unit l’autrice à son « alchimiste ». « Ses paysages sont des asiles, ses portraits, les effigies de nos âmes sombres. Avec ses natures mortes, il transcende le réel et rend le banal fantastique. »

La journaliste est partie sur les traces de son sujet d’étude et les multiples rencontres réalisées ont toujours été un émerveillement. Depuis de nombreuses années, Eva Bester étudie la notion  de « consolation par les arts » et est particulièrement sensible au fait que, dans les travaux de Spilliaert, toute personne qui a déjà « ressenti la morsure du spleen ou de l’angoisse peut trouver une résonance esthétique à ses états d’âme dans l’une des visions du peintre ». Au fil de ce voyage presque initiatique, nous rencontrons d’illustres personnages tels que Lautréamont, Chateaubriand, Poe, Schopenhauer ou encore Nietzsche. Les héritiers de Spilliaert comme Tim Burton ou David Lynch ne sont pas oubliés.

Cet essai est divisé en deux parties : la première présente succinctement le peintre, son art et son âme tourmentée. Les affres inhérentes à la condition humaine, le vertige et, bien sûr, la mélancolie sont autant de thèmes étudiés dans les divers tableaux de l’artiste. Les mots utilisés sont teintés d’humour (noir) et précautionneusement choisis afin de ne pas s’écarter de cette atmosphère d’inquiétante étrangeté si particulière.

La seconde partie présente des œuvres choisies par l’autrice agrémentée de commentaires, pensées ou extraits de livres. Généralement, le tableau est disposé à droite tandis que le texte est de l’autre côté : cet agencement permet au lecteur de s’imprégner de la toile sans être influencé par les mots de l’écrivaine.

La sortie de cet essai coïncide avec l’exposition « Léon Spilliaert (1881 – 1946) : Lumière et solitude » au Musée d’Orsay du 13 octobre 2020 au 10 janvier 2021. Cette exposition se concentre sur les années 1900 à 1919 et présente les « œuvres les plus radicales » de l’artiste.

Roman de Nathalie Rheims

Fille de Maurice Rheims, commissaire-priseur et académicien, Nathalie a commencé sa carrière en tant qu’actrice dans divers téléfilms ainsi qu’au théâtre. Productrice, elle a fondé avec Claude Berri la société Hirsch Productions et s’est impliquée dans de nombreux films à succès tels que « L’un reste, l’autre part » ou « Bienvenue chez les Ch’tis ». En 1999, elle publie son premier roman intitulé « L’un pour l’autre”. 

« Roman », titre de son nouveau livre, n’est pas un nom commun mais le prénom d’un célèbre réalisateur, Roman Polanski. Avec un tel sujet, l’autrice n’a pas choisi la facilité et pourtant, cet essai faustien est parfaitement maîtrisé.

Depuis longtemps, Nathalie Rheims souhaitait se confronter au Diable dont la présence l’accompagnait depuis de nombreuses années. « La première fois que je l’ai croisé, je n’ai pas compris ce qui se passait. J’ai mis des années à reconstituer ce moment, et à comprendre son sens ». Cependant, l’intermédiaire lui manquait. Puis, plusieurs événements ont contribué aux prémices de la rencontre avec ce Faust, longtemps recherché.

Lors de la cérémonie des Césars, Jean-Pierre Darroussin « s’autorise à faire semblant de ne pouvoir prononcer le nom de Roman ». Cette attitude provoque l’effet opposé chez Nathalie Rheims qui ne peut réprimer l’envie de parler du réalisateur et de converser avec lui par l’intermédiaire de l’écriture. Elle tient notamment à préciser qu’elle ne le connaît qu’à travers son œuvre et non personnellement.

L’incendie de Notre-Dame est, selon l’écrivaine, une preuve supplémentaire de la lutte qui oppose le Bien et le Mal et qui nous pousse, en seulement quelques minutes, à décider de l’essentiel et à le sauver. Enfin, le confinement (car le livre a été écrit pendant cette période) est venu s’ajouter à cet enchaînement fatal et linéaire.

La dualité est un sujet finement étudié chez l’autrice qui voit en Roman, avec ce destin à la fois éblouissant et tragique, le fils choisi pour incarner le Diable sur Terre. L’œuvre du cinéaste est décortiquée, ciselée avec une précision chirurgicale. Sa filmographie, en passant par Rosemary’s BabyLa Neuvième Porte, ou encore J’accuse, est questionnée et étudiée sous un prisme unique, parfois à la lumière des situations actuelles.

Nathalie Rheims n’encense pas le travail du réalisateur mais lui confère le titre de « génie maudit ». Celui qui a découpé dans la matière de sa propre vie et qui en restera prisonnier jusqu’à la fin de ses jours. Contrairement au fou, qui lui, est prisonnier de sa propre démence à perpétuité.

L’écrivaine a publié un livre court (143 pages) mais extrêmement dense dans son propos. Sa plume est fluide, intelligente et profonde.

Cet essai philosophique est brillant et va bien au-delà de son sujet premier en offrant de nombreux questionnements sur l’art, la frontière entre l’artiste et son travail ainsi que sur le monde d’aujourd’hui et celui de demain.

(Cet article est également disponible sur le site du Suricate Magazine)

L’ombre d’un soupçon de Liv Constantine


Derrière le nom de plume de Liv Constantine se cachent deux sœurs, Lynne et Valerie Constantine. Elles écrivent principalement des thrillers psychologiques et ont connu un succès retentissant avec « L’autre Mrs Parrish » paru en 2017.

« L’ombre d’un soupçon » ne déroge pas à la règle et s’inscrit dans la continuité des œuvres précédentes du duo. Kate English voit son monde doré s’écrouler lorsque sa mère, Lily, est assassinée à son domicile. Peu après ce drame, elle est persécutée par le meurtrier de sa mère qui lui envoie des messages intimidants, commet des actes malveillants et lui offre des cadeaux sanglants. Comme la police ne lui est d’aucune aide, elle décide de s’associer avec sa meilleure amie Blaire Barrington, récemment réapparue dans sa vie. Elles sont certaines que le coupable fait partie de l’entourage de Kate et mettent tout en œuvre pour le démasquer.

Ce thriller est extrêmement disparate et manque de cohésion entre les chapitres. Nous ressentons qu’il a été écrit par deux personnes car le style diffère énormément et ne permet pas une lecture fluide et aisée. Certaines parties sont haletantes et font monter le suspense tandis que d’autres sont totalement superflues.

Les autrices mettent beaucoup de temps à présenter tous les personnages et à instaurer une atmosphère inquiétante. Elles ajoutent trop d’éléments inutiles comme d’innombrables suspects et de nombreux mobiles qui rendent le récit confus et parfois dénué d’intérêt. Ce livre est très académique et sans profondeur aussi bien dans la psychologie des personnages très stéréotypés que dans la trame narrative.

Moderne, l’histoire emprunte plusieurs idées et composantes de séries actuelles ou plus anciennes à succès. Elle s’apparenterait à un crossover entre « Gossip Girl » et « Pretty Little Liars » ou « Desperate Housewives ». Ces séries (tout comme ce livre) sont remplies de rebondissements, nous montrent qu’il faut regarder au-delà des pelouses bien tondues, des apparences et des faux semblants et nous dévoilent le mobile du crime dans les derniers épisodes (ou les 100 dernières pages dans ce cas-ci). Cependant, les indices distillés tout au long de « L’ombre d’un soupçon » permettent aisément de démêler l’intrigue et d’entrevoir le dénouement.

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Les bâtisseurs du vent d’Aly Deminne

Aly Deminne est traductrice, interprète et professeure de langues slaves. Paru en 2019, Les bâtisseurs du vent est son premier roman.

Andreï Voronov et son père ont quitté leur pays natal pour s’installer dans un bourg reculé. Ils ont posé leurs valises dans l’allée du Vhan, passage écarté et en contrebas, qui accueille tous les exclus : du réfugié au perdu, du retraité au déchu.

Un jour, l’église du village est détruite par la foudre. Ce malheureux événement devient prétexte à un vil chantage de la part du maire et du curé. Andreï doit reconstruire l’église en un temps record sous peine d’être chassé avec ses compagnons d’infortune. Andreï jouit, en effet, d’une excellente réputation dans le domaine de la construction aussi bien pour la qualité de son travail que pour sa vitesse d’exécution. Cependant, un chantier titanesque l’attend cette fois-ci. Pour le mener à bien, il devra compter sur la solidarité des habitants du Vhan.

« Pauvre est le riche qui considère toujours son tout comme pas assez. Riche est le pauvre qui parvient toujours à faire du peu qu’il a son suffisant ». Aly Deminne a écrit un conte poétique, intemporel et très moderne à la fois. Ce livre regorge de bons sentiments, de belles idées et métaphores. Au fur et à mesure que les résidents rebâtissent l’église, ces bâtisseurs du vent accèdent à un degré de liberté inégalé. La morale du roman « Sans cœur étaient les nantis du village reculé où se déroule l’histoire ici contée. Et sans âme se sont-ils tous, à la fin retrouvés » en est aussi un exemple.

Les thèmes abordés sont nombreux et universels comme la transmission, la cohésion, le statut social, la noblesse d’âme, … A chaque page, nous ressentons toute l’implication et le travail qu’Aly Deminne a effectué pour cette première publication notamment dans le choix des titres des différents chapitres, le vocabulaire employé et le style particulièrement fluide, dynamique, attrayant et même féerique à certains moments. Cependant, le lecteur se perd parfois dans des tournures de phrases alambiquées.

Nous regrettons également que cette histoire soit extrêmement manichéenne avec d’un côté, les méchants avides, hypocrites et bêtes et de l’autre, les gentils solidaires et altruistes. Les personnages sont très caricaturaux et manquent cruellement d’envergure.

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Terminal 4 d’Hervé Jourdain

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Né en 1972, Hervé Jourdain a travaillé en tant que lieutenant au sein de la brigade des mineurs puis de la brigade criminelle au mythique 36, quai des Orfèvres. Il est capitaine de police lorsqu’il décide, en 2009, de publier son premier roman Sang d’encre au 36, récompensé par le prix des lecteurs du grand prix VSD du polar. Actuellement, il travaille en tant qu’analyste au ministère de l’Intérieur.

Dans Terminal 4, nous retrouvons le tandem Lola Rivière et Zoé Dechaume pour une enquête dense aux multiples enjeux. En effet, un incendie s’est déclaré aux abords de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle impliquant une dizaine de voitures. Dans l’une d’entre elles, un cadavre carbonisé est découvert.

Dès l’ouverture, nous nous retrouvons au cœur de l’action pour ne jamais en sortir tant ce livre est prenant. Véritable page-turner, il enchaîne les rebondissements, preuves à agencer pour arriver au dénouement de l’enquête et contourne également tous les pièges du roman policier. Lorsque l’action est trop présente, elle peut prendre le dessus au détriment des personnages qui se retrouvent dénués de personnalité, réalité et profondeur. Or, ce n’est absolument pas le cas ici car les différents protagonistes sont finement étudiés et analysés aussi bien dans leurs certitudes et espérances que dans leurs forces et faiblesses.

L’auteur surprend le lecteur par la parfaite maîtrise de son sujet mais également par la richesse des thèmes abordés. Ancien capitaine de police, il a mis toute son expertise au service de son intrigue mais a également étoffé son histoire de plusieurs sujets d’actualité et problématiques environnementales, sociales ou politiques. Hervé Jourdain ne laisse rien au hasard et tous les faits avancés, notamment concernant la pollution atmosphérique générée par l’aéronautique, sont parfaitement documentés. A aucun moment, il est dans la démonstration ou l’étalage de ses connaissances car les théories et éléments scientifiques sont savamment dosés et contribuent tous à l’avancement de l’investigation. Lors de la transposition des écrits, nous ressentons fortement à certains moments les convictions de l’auteur qui ne reste pas neutre face aux événements.

Terminal 4 se distingue donc des autres livres policiers par sa qualité et la pluralité des thématiques. Bien que les indices soient distillés tout au long du livre, le suspense est maintenu jusqu’aux dernières lignes pour un résultat qui surprend le lecteur.

 

(L’article est également disponible sur le site du Suricate Magazine)

En route, mauvaise troupe de Kenneth Cook

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Kenneth Cook (1929 – 1987) est un journaliste, réalisateur, scénariste et écrivain australien. Au cours de sa vie extrêmement riche et diversifiée, il a notamment fondé un nouveau parti politique et a créé la première ferme à papillons en Australie.

Il a écrit de nombreux romans, recueils de nouvelles ainsi qu’un récit de voyage « En route, mauvaise troupe ! ». Celui-ci a été publié en version originale en 1963 et a récemment été traduit en français.

Dans cette chronique autobiographique, nous suivons les péripéties de la famille Cook composée des parents (Kenneth et Patricia) et de leurs quatre enfants (Paul, Anthony, Megan et Kerry). Dès les premières pages, nous sommes plongés dans le quotidien de cette famille qui vit des aventures rocambolesques et périlleuses. Il faut le dire : la famille Cook est la plus malchanceuse du monde !

Alors qu’elle désherbe le jardin, Patricia est presque renversée par sa voiture garée devant la maison au sommet d’une rue très pentue. Ce malheureux incident a fait germer la conviction suivante dans l’esprit de Kenneth : « le besoin de sécurité que l’on associe à la vie de famille est passablement illusoire. Si le quotidien présente de tels dangers (…), autant mener notre petit bonhomme de chemin dans d’autres régions du monde où la vie est plus risquée, certes, mais trépidante ». Décision est donc prise de naviguer en famille et de réaliser un périple vers Londres d’abord puis de traverser la France, longer l’Italie pour arriver à la destination finale, la Grèce.

Le voyage se passe évidemment très mal entre dysenterie, banqueroute, catastrophes naturelles, naufrage, affaire de contrebande, … Au fil des rebondissements et de la poisse constante de cette famille, le lecteur peut se demander si l’auteur n’a pas volontairement aggravé ou amplifié la réalité. Cependant, Kenneth Cook a pensé à cette éventualité et donne toutes les preuves de la véracité de son récit. Tout d’abord, avec l’introduction, « cette histoire est strictement conforme à la réalité (…) » mais aussi grâce aux différentes photos présentes dans l’ouvrage qui étayent parfaitement ses propos.

Les situations sont parfois dramatiques mais ce livre est loin de l’être. En effet, il est extrêmement bien écrit et très drôle. Nous avons passé un excellent moment grâce au second degré et à l’humour particulier de l’auteur. Néanmoins, nous regrettons que l’histoire soit focalisée essentiellement sur la famille et reste en surface sur de nombreux points. Nous aurions voulu que ce voyage soit également centré sur la découverte et la richesse des cultures et qu’il amène des réflexions plus profondes.

Ce livre est parfait pour cet été car après sa lecture, nous serons presque soulagés de ne pas être partis en vacances !

(Cet article est également disponible sur le site du Suricate Magazine)